Distingons

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Message par Admin le 14/8/2015, 13:27

Dans ses Confessions (VI,3), au IVe siècle de notre ère, Augustin rapporte une visite à l'évêque de Milan Ambroise et il fait part de son étonnement devant un fait pour lui extraordinaire:

Quand il lisait, ses yeux parcouraient la page et son cœur examinait la signification, mais sa voix restait muette et sa langue immobile. N'importe qui pouvait l'approcher librement et les visiteurs n'étaient en général pas annoncés, si bien que souvent, lorsque nous venions lui rendre visite, nous le trouvions occupé à lire ainsi en silence car il ne lisait jamais à haute voix.

II.1. Lecture orale

II.1.1. Le rôle de la voix

Sans doute dans l'Antiquité la lecture silencieuse n'est-elle pas tout à fait ignorée, mais c'était un phénomène marginal. La lecture silencieuse est peut-être pratiquée dans l'étude préliminaire du texte et pour le comprendre parfaitement. Mais les écrits (scripta) restent inertes tant que la voix ne leur a pas donné vie en les transformants en mots (verba). L'écriture littéraire – au sens vaste du terme, qui comprend aussi bien poésie, philosophie, historiographie, traités philosophiques et scientifiques – est composée en fonction de son oralisation. Elle est destinée à une lecture expressive modulée par des changements de ton et de cadences selon le genre du texte et les effets de style (Cavallo in Cavallo et Chartier 1997, 89). Par ailleurs l'écriture en continu sans séparation entre les mots (scriptio continua), devenue courante à partir du Ier siècle (et succédant à l'usage des interpunctua marquant la séparation entre les mots) rend nécessaire la lecture à haute voix pour comprendre les textes:

Pour comprendre une scriptio continua, il fallait donc plus que jamais l'aide la parole: une fois la structure graphique déchiffrée, l'ouïe était mieux à même que la vue de saisir la succession des mots.

Cavallo in Cavallo et Chartier 1997, 90

Alberto Manguel (1996, 68) note que Cicéron, de même que plus tard Augustin, ont besoin de répéter le texte avant de le lire à haute voix. Dans le déchiffrement, le lecteur se laisse guider par des cellules rythmiques qui l'aident à structurer le texte. Il jouit d'ailleurs d'une certaine liberté dans la façon de couper l'énoncé et de faire des pauses. Il ajoute éventuellement des signes de séparations entre les mots ou les phrases, et dans le cas d'un poème peut noter la métrique. Lire c'est un peu comme interpréter une partition musicale et le corps y est le plus souvent engagé par des mouvements des bras et du thorax.

II.1.2. Écriture orale

Il faut ajouter que la composition du texte procède de même. Soit l'écrivain écrit en s'aidant du murmure de la voix, soit il dicte à haute voix. Le texte apparaît donc là comme un intermédiaire entre deux oralisations.

II.2. Lecture silencieuse

À cette lecture à haute voix, très marquée par la rhétorique, s'oppose sans doute une lecture silencieuse ou murmurée à caractère plus intime et moins social. Cavallo pense notamment, d'après des fresques de Pompéi, qu'il y a eu une lecture féminine, à caractère plus privé, silencieuse ou murmurée (Cavallo in Cavallo et Chartier 1997, 97).

À partir du VIe siècle, la lecture silencieuse se développe, notamment en milieu monastique. Dans la Règle de Saint-Benoît, la lecture joue un rôle très important. On y trouve notamment des références à l'exigence d'une lecture muette qui ne dérangera pas les autres. En fait les formes de lecture se diversifient. On distingue

II.2.1. Ruminatio

La lecture à voix basse, appelée murmure ou rumination (ruminatio), sert de support à la méditation et d'instrument de mémorisation. Jusqu'à la Renaissance, on pratique en effet surtout une lecture intensive d'un petit nombre de livres (essentiellement religieux) qui sont quasiment appris par cœur, voire incorporés par le lecteur. Ce type de lecture est dominant jusqu'au XIIe siècle. L'écrit est surtout investi d'une fonction de conservation et mémorisation.

II.2.2. Lecture in silentio

La lecture silencieuse (in silentio). Elle est l'occasion d'une intériorisation et d'une individualisation de la lecture. Le lecteur silencieux n'est plus astreint au rythme de la prononciation, il peut aussi établir des parcours discontinus dans son livre ou confronter tel passage à d'autres. La méthode de lecture change: on procède à un déchiffrement réglé de la lettre (littera), du sens (sensus) et de la doctrine (sententia). On s'aide des gloses et des commentaires pour comprendre les textes (Chartier et alii 1995, 274). La relation que le lecteur entretient avec le contenu devient beaucoup plus personnelle à tel point qu'on y verra un risque de paresse et d'hérésie. Effectivement un livre qu'on lit en réfléchissant au fur et à mesure à son sens n'est plus sujet à clarification immédiate, aux directives, condamnations ou censure d'un auditeur (Manguel 1996, 71).

II.2.3. Lecture à haute voix

Enfin la lecture à haute voix exige comme dans l'Antiquité une technique particulière et se rapproche du chant liturgique. Elle relève le plus souvent d'une pratique collective.

II.3. Pratique collective

Jusqu'à l'invention de l'imprimerie, cependant, peu de gens savent lire et la manière la plus fréquente d'accéder aux livres est d'entendre un texte récité. Dans les cours et dans les maisons bourgeoises, on lit des livres à haute voix afin de se distraire ou de s'instruire. Les parents lettrés font la lecture à leurs enfants.

Au XVIIe siècle les lectures publiques à haute voix sont très courantes. On en a un témoignage vivant dans le Don Quichotte de Cervantès. Un débat oppose le curé parti à la recherche de Don Quichotte, et qui a brûlé tous les livres de chevalerie qui lui ont dérangé l'esprit et l'aubergiste qui a accueilli Don Quichotte. L'aubergiste défend la lecture:

Dans le temps de la moisson, quantité de travailleurs viennent se réunir ici les jours de fête, et parmi eux il s'en trouve toujours un qui sait lire, et celui-là prend un de ces livres à la main et nous nous mettons plus de trente autour de lui, et nous restons à l'écouter avec tant de plaisir qu'il nous ôte plus de mille cheveux blancs.

cité par Manguel 1996, 148

Durant ces lectures très festives, tout le monde est libre d'interrompre le récit et de faire des commentaires. Ces lectures collectives ou familiales se prolongeront, sous des formes diverses jusqu'à la fin du XIXe siècle.

II.4. Pratique personnelle

Cependant parallèlement se développe la lecture personnelle. La fin du XVIIIe siècle est marquée par une véritable fureur de lire. C'est aussi un nouveau type de lecture qui suscite une considérable participation imaginaire et affective du lecteur. La Nouvelle Héloïse (1761) qui a connu pas moins de 70 éditions jusqu'en 1800 a ainsi été le plus grand best-seller de l'Ancien Régime. Mais les mêmes effets se produisent à l'étranger avec les lectures de Richardson, Klosptock ou Goethe. Comme le dit Reinhard Wittmann:

Cette forme de lecture se trouvait à la jonction entre la passion individuelle, qui isole de l'entourage et de la société, et la soif de communication à travers la lecture. Il résulta de cet immense besoin de contact avec la vie derrière la page imprimée une confiance complètement nouvelle, d'une intensité jamais atteinte auparavant et même une amitié imaginaire entre l'auteur et le lecteur, entre le producteur de littérature et son destinataire.

in Cavallo et Chartier 1997, 345

Sans doute le lecteur – et la lectrice – sont-ils physiquement isolés, mais ils ont le sentiment d'appartenir à une communauté privilégiée d'adeptes. Ce qui se constitue ainsi au XVIIIe siècle c'est un type de lecture moderne – (mais peut-être pas contemporaine si l'on admet qu'au XXe siècle on assiste à un mode de perception du livre plus distrait, sans véritable hiérarchie ni continuité entre les types de livre, et qui transpose parfois à la lecture les habitudes du zapping).

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